« De l’obscurantisme contemporain » par Alain Badiou

Article paru dans l’édition Monde du 08.05.10.

Comment nommer les extraordinaires constructions intellectuelles que sont les oeuvres de Darwin, de Marx et de
Freud ? Elles ne sont pas strictement des sciences, si même la biologie, y compris contemporaine, se pense dans
le cadre darwinien. Elles ne sont pas non plus des philosophies, si même la dialectique, ce vieux nom platonicien
de la philosophie, a reçu avec Marx une impulsion neuve. Elles ne sont pas réductibles aux pratiques qu’elles
éclairent, même si l’expérimentation vient confirmer Darwin, si la politique révolutionnaire tente de vérifier
l’hypothèse communiste de Marx et si la cure psychanalytique installe Freud aux lisières toujours mouvantes de
la psychiatrie.
Appelons « XIXe siècle » le temps qui va de la Révolution française à la révolution russe. Je propose alors de
nommer ces trois tentatives géniales des dispositifs de pensée, et de dire que, en un sens, ces dispositifs
identifient ce que le XIXe siècle apporte, comme puissance neuve, à l’histoire de l’émancipation de l’humanité. A
partir de Darwin, le mouvement de la vie et l’existence de l’espèce humaine, irréversiblement séparés de toute
transcendance religieuse, sont rendus à l’immanence de leurs lois propres.
A partir de Marx, l’histoire des groupes humains est soustraite à l’opacité de la providence comme à la toutepuissance
des inerties oppressives que sont la propriété privée, la famille et l’Etat. Elle est rendue au libre jeu des
contradictions où peut s’écrire, fût-ce dans l’effort et l’incertitude, un devenir égalitaire. A partir de Freud, on
comprend qu’il n’y a pas d’âme, dont la formation serait toujours moralisante, d’avoir à s’opposer aux désirs
primordiaux où l’enfance se passe à faire advenir ce qu’on sera. C’est au contraire au plus vif de ces désirs,
notamment sexuels, que se joue la liberté possible du sujet, tel qu’il est en proie au langage, ce résumé de l’ordre
symbolique.
Depuis longtemps, les conservatismes de tous bords se sont acharnés contre ces trois grands dispositifs. C’est
bien naturel. On sait comment aux Etats-Unis, encore aujourd’hui, on fait souvent obligation aux institutions
éducatives d’opposer le créationnisme biblique à l’évolution au sens de Darwin. L’histoire de l’anticommunisme
recoupe pratiquement celle de l’idéologie dominante dans tous les grands pays où règne, sous le nom de
« démocratie », le capitalo-parlementarisme. Le positivisme psychiatrique normalisateur, qui voit partout des
déviances et des anomalies à contrarier par la brutalité chimique, tente désespérément de « prouver » que la
psychanalyse est une imposture.
Pendant tout un temps, singulièrement en France, ce sont cependant les immenses effets émancipateurs, dans la
pensée et dans l’action, de Darwin, de Marx et de Freud, qui l’ont emporté, au travers bien entendu de discussions
féroces, de révisions déchirantes et de critiques créatrices. Le mouvement de ces dispositifs dominait la scène
intellectuelle. Les conservatismes étaient sur la défensive.
Depuis le vaste processus de normalisation mondiale engagé dès les années 1980, toute pensée émancipatrice ou
même simplement critique dérange. On a donc vu se succéder les tentatives visant à extirper de la conscience
publique toute trace des grands dispositifs de pensée, qu’on a pour la circonstance appelés des « idéologies », alors
qu’ils étaient justement la critique rationnelle de l’asservissement idéologique. La France, selon Marx « terre
classique de la lutte des classes », s’est hélas trouvée, sous l’action de petits groupes de renégats de la « décennie
rouge » (1965-1975), aux avant-postes de cette réaction. On y a vu fleurir les « livres noirs » du communisme, de
la psychanalyse, du progressisme, et en définitive de tout ce qui n’est pas le bêtisier contemporain : consomme,
travaille, vote et tais-toi.
Parmi ces tentatives qui, sous couvert de « modernité », recyclent les vieilleries libérales remontant aux années
1820, les moins détestables ne sont pas celles qui se réclament d’un matérialisme de la jouissance pour tenir, en
particulier sur la psychanalyse, des propos de corps de garde. Loin d’être en rapport avec quelque émancipation
que ce soit, l’impératif « Jouis ! » est celui-là même auquel nous ordonnent d’obéir les sociétés dites occidentales.
Et ce afin que nous nous interdisions à nous-mêmes d’organiser ce qui compte : le processus libérateur des
quelques vérités disponibles dont les grands dispositifs de pensée assuraient la garde.
Nous appellerons donc « obscurantisme contemporain » toutes les formes sans exception de mise à mal et
d’éradication de la puissance contenue, pour le bénéfice de l’humanité tout entière, dans Darwin, Marx et Freud.
Alain Badiou est philosophe.

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    Classé dans L'affaire Onfray

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