Michel Onfray : un retour de l’obscurantisme. Par Jean-Daniel Causse

Michel Onfray : un retour de l’obscurantisme

Que retenir de la petite polémique suscitée par le livre de Michel Onfray sur Freud – Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne – qui a été fort bien orchestré par tout un appareil médiatique ? Que dire du brûlot d’Onfray dont on saisit sans peine qu’il répond à l’idée que l’on se fait aujourd’hui d’un bon produit marketing (on en parle, on en fait parler, on le vend à tous les rayons) ? Conservons simplement ceci qui prend valeur de symptôme : Onfray, c’est un retour de l’obscurantisme. L’affirmer est un paradoxe apparent puisque le Monsieur en question se veut justement pourfendeur de tout ce qui, dans les religions, philosophies, ou en divers lieux de pensée, lui apparaît sous ce nom-là d’obscurantisme. Ce qu’est l’obscurantisme ? C’est ce qui « plonge dans l’obscurité », notamment le mépris du savoir et de la connaissance. Il est toujours facile de dénoncer l’obscurantisme qui se manifeste dans des formes de la religion, ou dans certaines attitudes morales ou culturelles. C’est tellement un lieu commun. Il est un peu plus compliqué de le dévoiler là où il se manifeste sous une apparence contraire, là où il se cache dans un discours qui se veut moderne, rationnel, sans entraves, critiques aussi à l’égard des conventions bourgeoises, référés à de grandes figures de la pensée. Mais, au fond, c’est bien ce que Nietzsche analyse avec tant d’acuité dans la Généalogie de la morale quand il montre cette inversion des valeurs qui permet à l’homme du ressentiment, par un effet de trompe l’œil, de faire passer sa haine si profonde pour de l’amour, sa violence pour de la douceur, son désir de vengeance pour de la justice, etc. Le procédé n’a pas changé : on peut tout aussi bien faire passer l’obscurantisme pour de la raison éclairée, et le mépris du savoir pour le respect de la vérité. La falsification est toujours de mise. « L’obscurantisme est revenu – écrivait Bourdieu – mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison ». Onfray est de ceux-là. Mais il n’est que le signe de quelque chose qui travaille l’époque. Nous aurons beau jeu de stigmatiser, du haut de notre suffisance, des religions et des cultures que nous jugeons contraire à notre vision d’un monde moderne. Nous ne voyons plus ce qui est au cœur de nous-même.

Onfray obscurantiste ? Il suffit de relire – si on a peu de courage – son Traité d’athéologie, et on verra que, de cet ouvrage de 2005 à l’essai qu’il vient de publier sur Freud, la méthode est toujours la même. Deux exemples suffiront : dans ses lettres, l’apôtre Paul écrit qu’il souffre de ce qu’il appelle une « écharde dans la chair ». Tous les spécialistes du christianisme primitif s’accordent pour dire qu’on ne sait pas quelle est la nature de ce mal (les hypothèses sont multiples). Mais Onfray, lui, « sait » et déclare tout tranquillement que Paul souffre d’« impuissance sexuelle » et que, de ce fait, il serait « incapable de mener une vie sexuelle digne de ce nom ». On pourrait trouver cela cocasse s’il n’en faisait pas la clef de compréhension de toute la pensée paulinienne, se condamnant à passer complètement à côté d’une pensée aux multiples facettes, et qui déploie, pour une part, justement une kénose du divin, c’est-à-dire une déconstruction des représentations classiques de Dieu (cf. à ce propos Agamben, Badiou, Derrida, Nancy, etc.). Et Freud ? D’après Le crépuscule d’une idole, toute la théorie de l’Œdipe découlerait ce que le petit Sigmund aurait vu sa mère nue et n’aurait pu s’empêcher de la désirer. Est-ce cela une pensée honnête, et informée ? Peut-on ignorer que Freud n’invente pas l’Œdipe, mais qu’il reprend un mythe qui est justement récit de l’immémorial et énonciation d’une structure ? Même chose pour la question du nazisme : dans son athéologie, Onfray fait du christianisme, notamment de l’Évangile de Jean, l’origine directe du nazisme – rien de moins – tout en balayant par ailleurs d’un revers de la main les liens entre nazisme et néo-paganisme. Il écrit : « Hitler était disciple de saint Jean », ignorant tout de l’utilisation du mot « juif » dans le quatrième Évangile, sans rien mettre en perspective, sans distance. Il peut bien faire dire alors ce qu’il veut aux textes qu’il étudie. Dans son nouvel ouvrage, c’est Freud qu’Onfray dévoile comme défenseur d’un régime autoritaire, et la psychanalyse comme adéquate aux totalitarismes. Freud n’a-t-il pas dédicacé un de ses ouvrages à Mussolini ? On reste confondu devant les courts-circuits opérés, l’utilisation des sources, laissant de côté toute complexité pour faire valoir des causalités directes et univoques : ceci mène à cela, CQFD. Onfray lit à la manière des fondamentalistes : hors contexte, de façon littérale, sans faire fonctionner le conflit des interprétations. Le jeu financier en vaut sans doute la chandelle puisque les livres se vendent, et que nombreux sont ceux sur qui la séduction opère. Dans un temps où « plus c’est gros, plus ça semble vrai », il n’y a pas de raison que le filon s’épuise. Le plus drôle, évidemment, est de se vouloir en même temps dans la foulée Nietzsche : que la démystification nietzschéenne elle-même serve une semblable opération de mystification, il fallait le faire… Eh bien, il l’a fait. Jusqu’au jour où, sans doute, le masque tombera de lui-même.

Jean-Daniel Causse est professeur à l’Université de Montpellier III, département de psychanalyse.

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3 Commentaires

Classé dans L'affaire Onfray

3 réponses à “Michel Onfray : un retour de l’obscurantisme. Par Jean-Daniel Causse

  1. COQUS

    Jean-Claude COQUS
    Avril – mai 2010
    Version corrigée 6 juin 2010

    En lisant Michel Onfray

    Aux patients en analyse, à Michel Onfray, et à quiconque.

    Michel ONFRAY
    Le crépuscule d’une idole.
    L’affabulation freudienne.
    Grasset. Avril 2010.

    ***

    J’ai entendu parler de.

    Mauvais historien, travestissant ma biographie, je ne me souviens quand, où, pourquoi. C’était certainement avant la publication et mise sur le marché du livre de Michel Onfray « Le crépuscule d’une idole ; l’affabulation freudienne » – Grasset, Paris, avril 2010. Avant : seule certitude dans l’approximation. « Un livre sur Freud », entendais-je ; perversion ? Bien avant que quidam ait pu le lire donc, on en parle. J’ai retenu Onfray. J’ai laissé ce qui se disait. Pas de livre, pas de point de vue, pas d’a priori. Des patients dans le fauteuil ou sur le divan, et des collègues dans les discussions de réunion ou de couloir l’évoquent. Ça parle donc de la médiatisation médiatisée redoutable transformant l’offre à lire le livre par un auteur, en on-dit automédium pour ces media des media. L’enchaînement est à l’œuvre avec des témoignages de vu, lu, entendu, des bribes de Michel Onfray, ou d’un journaliste, ou d’un psychanalyste – des avis déjà, pour contre. Inévitable ?

    J’ai réussi pendant trois semaines à m’abstraire des radios, télévisions, journaux quand le livre était à l’annonce (fin avril, début mai). Puis, attendant la deuxième livraison chez mon libraire, la première étant épuisée, j’ai acquis le livre. Une patiente me dit qu’elle ne l’achèterait sûrement pas, pas payer pour ça… (…freudienne ?).

    J’ai terminé la première lecture. Première impression du ressenti de l’imprimé. Impression ou déception, pas tant sur le contenu que sur la construction, les répétitions, les insistances lourdes en repassant maintes fois sur des éléments précis, choisis, relatés, historiques, avérés-dixit en conviction ou contrepoint des arguments. Ces procédés d’évidence, d’associations et de mises en contradictions, s’ils sont compréhensibles, s’ils traitent de la psychanalyse, de l’inconscient, des acquis des travaux de Freud, le font, ou tente de le faire en réduisant ce traitement à l’homme Freud.

    Et Marx jouait en Bourse à Londres ? Et Rousseau n’éduquait pas ses enfants et se promenait ? Et Nietzsche était atteint de folie ?

    Ainsi, chemin faisant, je n’établis pas un résumé du livre ; je n’ébauchai pas une contre biographie de Freud ; je ne passai pas en revue tous les concepts choisis par Michel Onfray ; je me proposai de rédiger quelques incises et une conclusion.

    A la première lecture, j’avais griffonné des annotations à chaque page, des critiques, des doutes, des interrogations, des acquiescements et des antithèses. Après quarante pages, les cartes (référence à Dérida ?) et contre-cartes – je pensais nettoyer le verbal, le répétitif, l’excès ; accès de bienveillance. Cela devint vite impossible ; le texte et la tendance haineuse tenait d’une hypomanie, d’une réduction contre la diversité. On ne peut être qu’injuste contre un travailleur méritant et un penseur libre. Mais ignore-t-il que tout psychanalyste et lecteur de Freud a connu le désenchantement, autrement ?

    Traitement de texte.

    Affabulation. Le Grand Robert.
    1. moralité d’une fable, partie qui en indique le sens moral.
    2. arrangement de faits constituant la trame d’un roman, d’une œuvre d’imagination.
    3. voir fabuler, action d’affabuler ; récit, invention de quelqu’un qui affabule.

    Le texte, le style, le discours, la méthode de Michel Onfray ne sauraient s’exclure de ces définitions, même si ce mot n’est pas cité dans le « Gradus, Les procédés Littéraires, (Dictionnaire) » de Bernard Dupriez.
    Affabulation est dans Nietzsche, comme interprétation. Autant d’approche d’un rapport à la vérité. Mais Michel Onfray, emporté par un mot, réduit le texte à sa vérité par un dogmatisme peu nietzschéen.

    Sympathique Michel Onfray de l’Université Populaire de Caen, de ces séminaires publics, au sincère engagement dans son domaine et dans la question politique actuelle. Ce lecteur attentif en quantité laisse parfois des légèretés et des raccourcis qui ne sont pas toujours saisissants ; il a le goût de l’anecdote et du trivial par ci par là sans que cela ajoute à son propos, mais il aime ça. Avons-nous besoin de Marilyne Monroe, « … icône des hommes préfèrent les blondes – téléphonant à son analyste quelques heures avant son suicide » ; ou du Professeur Debré « oncle de Régis » ? Ou encore des trois pages où écrit-il « J’ai donc effectué moi-même les recherches nécessaires afin de parler en équivalent euros 2010 – avec l’aide d‘un ami comptable… ».

    Que sa méthode ne s’abatte pas sur lui. Qu’un auteur écrive ce livre n’est pas discutable, qu’il s’attaque à Freud, en le déniant, n’est pas rédhibitoire.

    Sympathique Michel Onfray qui se livre en quelques pages sur son adolescence et les livres, dont Freud. Une autoanalyse minimum qui pourrait le dédouaner de toute résistance à la psychanalyse. L’idée me vient de faire à mon tour, plus que lui sur lui, et moins que lui sur Freud, une « Autopsychobiographie onfrayenne de moi-même », puisqu’il conclut en qualifiant son travail de ‘psychobiographie nietzschéenne de Freud’.

    Freudien.

    Ce faisant je devrais, de mes premiers contacts en philosophie avec les thèses de Freud, ma première démarche personnelle, à mes activités en littérature, en médecine, en politique, et en amour – en finir avec ma praxis de psychanalyste.

    Car si je ne suis pas misogyne, homophobe, masturbateur, incestotropique, ambitieux planétaire, cocaïnomane et tabagique, infidèle, destructeur de documents, gravement malade héroïque – et menteur sur tout ce que je viens de décliner – je ne serais pas freudien. Ou je n’aurais pas lu Freud, pas assez lu Freud, pas bien lu Freud, utiliserais Freud cyniquement, mimétiquement, magiquement, pour ma place mondaine.

    Mais serais-je cependant psychanalyste ? Trois occurrences pour notre époque selon Michel Onfray.

    – Freud n’ayant pas inventé la psychanalyse, je puis être élève, disciple, continuateur des antiques et préfreudiens qui ont tout dit sur l’inconscient et léguer le mot « psychanalyse » alors que Freud, le sachant, voulait imposer « psychoanalyse ». Et je suis psychanalyste, indemne de l’affabulation freudienne, par exemple antiphonien non athénien.
    – Freud a assassiné ses rivaux. Je puis être le fils martyr des martyrs du temps de Freud, psychanalyste contre Freud, l’idole. Et je suis psychanalyste dissident.
    – Freud n’a pas produit que de vils disciples patentés conservateurs, d’autres ont prolongé la recherche. Et je puis être psychanalyste antipsychiatrique, freudo-marxiste, post-soixantuitard.

    Mais ces occurrences se supportent de la place de l’inconscient. Quel inconscient ?

    Nietzsche.

    Le titre « Crépuscule d’une idole », détourné ou emprunté du « Crépuscules des idoles ». Et affabulation, donc, est une occurrence nietzschéenne.

    Un ‘tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort’ retenu de lectures nietzschéennes, et aussi le ‘défendre les forts contre les faibles’ – eurent un effet heuristique lors de mes lectures adolescentes. Cependant en analyse, ce qui rend plus fort si l’on n’a pas été détruit peut se révéler une résistance. Non à la mort – pulsion de céder dans la mort – mais à ce qui remet en cause subjective ; des névrosés et des psychotiques s’avèrent très fort alors ; mais ce n’est pas ça non plus.

    J’attendais en lisant le livre, un texte sur Nietzsche dans Freud, Nietzsche avant Freud, Nietzsche par Freud, Nietzsche par delà Freud. D’autant que le mot inconscient se trouve sous la plume de Nietzsche. D’ailleurs, par un procédé anachronique que seul il s’autorise à lui-même (il fustige un collectif de psychanalystes pour avoir publié une réponse au « Livre noir de la psychanalyse » en insérant, entre autres, des textes antérieurs à ce livre), il écrit :

    « Je conclurai cette analyse nietzschéenne de Freud avec… Nietzsche qui fournit par-devers lui une réponse à la question ‘Que faire de la psychanalyse ?’ avec cette phrase de ’L’antéchrist’. Sous-tendue par un formidable humour, elle livre une formule utile à la résolution de notre problème : ‘Au fond, il n’y eut qu’un seul chrétien et il est mort sur la croix’, écrit le père de Zarathoustra… Nous pourrions donc ajouter pour notre part, en heureux complice du grand rire nietzschéen : ‘Au fond, il n’y eut qu’un seul freudien et il est mort dans son lit à Londres le 23 septembre 1939. » … ça tombe de haut et largement à plat.

    Il écrit : « Je propose ici une histoire nietzschéenne de Freud, du freudisme, et de la psychanalyse. » Puisque : « A priori, sur la foi de mes seules lectures passées, je me proposai de lire comme un philosophe vitaliste développant sa théorie dans le lignage de Schopenhauer et de Nietzsche, des penseurs l’ayant tellement marqué qu’il déniait toute influence avec véhémence suspecte.» Il retient que serait suspecte une véhémence marquant un déni, ne fait pas le travail.

    Ainsi cite-t-il Freud : « C’est la haute jouissance des œuvres de Nietzsche que je me suis refusée, avec la motivation consciente que dans l’élaboration des impressions psychanalytiques je ne voudrais être gêné par aucune sorte de représentations d’attente. » Aveu, névrose, refus du plaisir, problématique, confession. L’utilisation de citation ainsi brocardée tient du faux sens.

    Il pourrait nous enseigner sans professer, par sa lecture des recherches scientifiques probablement, l’apport nietzschéen sur les avancées et hypothèses se référent à Freud, des mécanismes psychiques. A moins qu’il ne referme cette occurrence à la psychiatrie scientifique, pharmacologique, appliquée, efficiente et évaluée. Sa préférence va à la thérapie cognitivo-comportementale peu argumentée sauf l’appel à l’évaluation de résultats. Alors qu’en même temps les neurosciences approchent l’inconscient et ne disent pas réduire l’homme aux signes, au substratum du cerveau, le cerveau à la neuroscience, la neuroscience à la régulation du psychisme. La dérive pointe : Michel Onfray nommé à la Haute Autorité de Régulation et de Garantie de la Psychanalyse ? Psychanalytique, psychologique, scientifique, littéraire, freudienne, postfreudienne, non freudienne, nietzschéenne ? Juste pour évoquer de si nombreuses pages tournées et retournées sur Freud, juif, avec Mussolini, avec Hitler : une contribution au social-nietzschéisme ?

    Appartenance ou existence.

    Michel Onfray décrit en opposition, en conflit, en exclusion des personnages, leur vie, leur place, leur production. Les chemins tortueux intriqués croisés originaux en bande de Moebius des idées d’un moment de l’histoire des idées, de la recherche médico-psychologique, de la philosophie des sciences sont sous-estimés. Que la psychanalyse soit trop humaine pour la laisser aux seuls psychanalystes – lesquels, quelle psychanalyse ?- et le philosophe Michel Onfray crispe les critères scientifiques. Parce que Freud, traître aux philosophes qu’il est, se sera voulu scientifique. Et de conclure sur la rage de réussir, d’exister dans l’histoire, et à n’importe quel prix d’allusions. Il relance toutes les discordes, les disputes, les désaccords. Il recense toutes les occasions ratées de penser ensemble contre les chapelles, pour un champ.

    Les écoles depuis toujours, et ces dernières décennies confirment l’humain trop humain des psychanalystes. Cela parle-t-il de la descendance mimétique de Freud, ou de l’humain dans son rapport à la vérité ? Michel Onfray, fort de son épaisse lecture, fait Freud contre Freud ; il propose – enfin – l’hétéropsychanalyse de Freud par un non-analyste.

    De lui-même, il nous lègue quelques déterminismes compatibles avec l’impression laissée par la lecture de cet ouvrage sur Freud, sa méthode pour lui-même. Par exemple on lira ici Marx méprisait les paysans ; et là, Freud n’avait que faire des pauvres. Mais ceci est distant et non associé à cela :

    P17 : (je cite en longueur, pour l’à propos du propos et pour transmettre le style). « Le petit garçon qui a senti le souffle de la bête chrétienne dans son cou ; celui qui a connu la misère d’une famille dans laquelle le père ouvrier agricole et la mère femme de ménage travaillaient dur sans pouvoir assurer autre chose que la survie de la maisonnée ; celui qui a du raconter au confessionnal toute sa vie sexuelle, celle de tout être à cet âge-là, et à qui l’on a fait savoir que la masturbation envoyait directement dans les flammes infernales – ce petit garçon-là, bien sûr, découvre en Nietzsche, Marx et Freud trois amis. »

    Le petit jeune homme, précoce bien sûr, ignorant tout, découvre trois pépites éparpillées (p16) – N., M., F.

    « A quinze ou seize ans (l’historien peut être imprécis) je disposais d’un stock de dynamite considérable pour faire sauter la morale catholique, miner la machinerie capitaliste et volatiliser la morale sexuelle répressive judéo-chrétienne. » Avec Onfray !

    Il prend la philosophie pour mener sa barque existentielle. Accents sartrien, du côté des mots (M. Onfray dirait-il ‘relent’).

    Michel Onfray, bien sûr, comme tout être, découvreur, dispose, va faire sauter, miner, volatiliser.

    Réussite. P30 : « Depuis 2002, accompagné de quelques amis, j’enseigne, dans cet endroit alternatif crée par mes soins qu’est l’Université Populaire, une histoire de la philosophie oubliée, dominée par l’historiographie dominante qui est idéaliste, spiritualiste, dualiste […] Impossible d’écrire l’histoire de 25 siècles de philosophie marginale, minoritaire, sans considérer la question du freudisme. »

    Dirait-il ‘le Maître et son école’ ?

    P 31 : « Je n’enseigne pas ce que d’autres professent, fort bien au demeurant, car je consacre des séminaires soit à des penseurs oubliés (d’Antiphon d’Athènes à Robert Owen, via Carpocrate ou Bentivenga de Gubbio parmi d’autres), soit à des penseurs connus, mais avec un angle d’attaque inédit (…). Pour Freud nous étions bien sûr dans le second cas. »

    Accent rimbaldien (M. Onfray dirait il ‘cryptomnésie’) de la lettre du 15 mai 1971. Mais alors le bois et le violon, et plus tard par un autre, ceci n’est pas une pipe…

    Quelques amis plus un : un Thérapeute Cognitivo-Comportementaliste. Nous verrons là les préférences, comme pour le socialisme, la science de la psyché, la vérité. Plus un, un comptable.

    Enfin nous avons des indications sur son emploi du temps, de juin à septembre 2009 : il lit tout Freud en plusieurs versions.

    Sympathique Michel Onfray, conquistador, vengeur, révélateur, déniaiseur, dur travailleur, seul et par ses soins, avec quelques uns fondant un lieu unique. Dirait-il : Christ, Freud, Onfray ? Nous aurons été des dominés et soumis, des ignorants et naïfs ; et si nous ne sommes pas définitivement sensibles, touchés, convaincus, déniaisés, nous entretenons un mal.

    Lapsus.

    Pourquoi relevè-je ce qui suit seulement à partir de la page 217 ? Est-ce mon attention qui change de flottement, est ce la fatigue du correcteur de chez Grasset. Responsabilité d’auteur ou d’éditeur. (Je cite en longueur pour les mêmes raisons précisées plus haut)

    P 217 : « Dans Totem et tabou : monopole sexuel du mère sur les femmes dans la horde primitive, frustration des fils, meurtre du père, consommation de son cadavre, remords et création de l’interdit après le crime, puis généalogie de la civilisation. »

    (Caprice de lecteur : il s’agirait plutôt que du père, de la prévalence de la mère sur la femme.)

    P378 : «Nulle part Freud n’explique pour quelles raisons l’inconscient, qui ignore le temps, la mort, la morale, la contradiction, la logique, complique ainsi les choses ! Au nom de quoi ? Pourquoi ne pas y aller franchement, clairement, directement ? Sigmund Freud rêve d’entrer dans le lit de sa génitritrice. »

    (Essai d’argument : relire les antagonismes constants entre pulsions de vie et de mort ; le ça, le moi, le surmoi ; l’inconscient et le conscient. Caprice de lecteur : joli jeu d’esprit du mot vers une mère mythique à plus d’un ventre et deux seins).

    P414 : « Puisque la construction éditoriale des Cinq psychanalyses montre fort opportunément un succès sur le terrain de l’hystérie, un autre sur celui de la phobie, un suivant sur la névrose obsessionnelle, un antépénultième sur la paranoïa et un dernier sur la névrose infantile, la preuve existe. Freud excelle dans tout le spectre de la psychopathologie de son temps ! »

    (Essai de comptabilité : il en rajoute ; ça fait six ou deux en une, ou une pénultième se cache-t-elle).

    P 444 : « Comment devient-on magicien ? Mauss répond : par révélation, consécration ou tradition. Révélation du complexe d’Oedipe, de la horde primitive, du meurtre du père, du banquet cannibale rituel, autant de découvertes effectuées par une autoanalyse susceptible de d’éclairer la part obscure portée depuis la nuit des temps ; […].

    (Lecture attentive : dans une énième répétition de cette série d’arguments, y a t il bafouillage.)

    P 540 : « Parlant de 1917, et après avoir été tellement négatif sur le caractère de cette révolution, il écrit : ‘Il y a aussi des hommes d’action, inébranlables dans leurs convictions, inaccessibles au doute, insensibles aux souffrances des autre quand ils font obstacle à leurs desseins’ ».

    (Question de l’autre, singulier.)

    P 599 : « Sartre, spécialiste en inachèvement, consacre un chapitre de ‘l’Etre et le Néant’ […] à la psychanalyse existentielle. […]’Baudelaire’, puis ‘Saint Genêt comédien et martyr’, enfin ‘L’idiot de la famille’, 1500 pages malgré l’inachèvement, constituent autant d’exercices concerts de cette révolution dans la psychanalyse par laquelle, selon moi, il laissera un nom dans l’histoire de la philosophie. »

    (Caprice de lecteur : est ce ainsi le dernier lapsus calami de l’ouvrage mis en musique par Michel Onfray.)

    Ceci n’est pas directement utile à la lecture du fond de la thèse- diagnostic : « L’affabulation freudienne » ; le fonds (filon et legs) et la forme (présentation et style) étant rageusement intriqués, et les formations de l’inconscient (dont l’erreur, le lapsus, le glissement, l’interprétation) déjouées par Michel Onfray, je ne pouvais par bienveillance ou distance sereine m’abstenir de témoigner. Je choisis la discrétion sur la typographie utilisée qui laisse lire, repérer ou pas d’abord, ce dont il s’agit ; Michel Onfray pour ce faire aurait utilisé maintes : !, ?, …, (sic…), etc. – et permis des assertions interprétatives jusqu’au trivial. Ceci ne va donc pas à l’interprétation personnelle qui sans les remarques de l’auteur, serait sauvage.

    En complément de ces remarques, j’ajoute que Michel Onfray nous alerte sur l’usage de mots matins dans l’œuvre de Freud, usage selon lui révélateur de « ce qui est grave », pour Freud. Il utilise quant à lui, aussi quelques locutions latines des pages roses du Larousse, mais ce n’est pas grave. Syndrome de Rome.

    Manque.

    Quand Michel Onfray déclare « j’ai tout lu » – une exigence constante et sincère – et ce en précisant les manques au tout du fait que Freud aura été traduit maintes fois et de plus en plus ces derniers mois, domaine public autorise – je suis admiratif d’abord puis perçois une imposition de valeur quantitative d’évidence à ce qu’il va en dire. Lecteur assidu de tout Freud, sur quarante ans, je suis ébahi de l’exploit de celui qui l’a réussi en moins de quatre mois.

    La transcription en thèse – ce n’est pas une surprise, même pas une critique – révèle que la méthode systématiquement rappelée aussi dans les séminaires caennais, disant quasi, que c’est pour nous qu’il le fait (le déniaiseur) – contient le manque.

    Peut être prendrait-il de la distance avec ce qu’aura été péché, la masturbation de l’adolescent au moins, reverrait-il l’insistance sur les rappels de l’intérêt des viennois avec Freud pour la masturbation, à en faire un ‘masturbathème’.

    Les rappels nombreux à la réalité, le fait, la véracité – garantie Onfray – obturent les références cliniques et théoriques, oubliées pour elles-mêmes ou interprétées à son tour. La scène du train : réalité, souvenir, fantasme, reconstruction, association ou analyse. Cette approche est déniée. Les relations père-fille entre Sigmund et Anna, allusives. La belle-sœur, leçon de morale. Les névroses post-traumatiques par exemple mêlent le souvenir, le compte rendu de police, la réalité, le cauchemar, la peur irraisonnée, l’affabulation.

    Les manques encore : la relation d’objet. Le narcissisme. Le fort-da, le fantasme, l’hallucination, l’identification. Le mot d’esprit et les actes manqués. Le corps de l’hystérique et le dialecte obsessionnel. L’inhibition, le symptôme, l’angoisse. Et pour l’interprétation des rêves, un rendu plus juste sur la bibliographie antérieure.

    Encore : la pulsion comme intrication somatopsychique étayé du besoin de la condition humaine pour advenir culturellement (l’autre de la dépendance, le langage, la demande) un processus neuronal autant qu’un effet comportemental non maîtrisé par le sujet, sinon l’élaboration, le remaniement de l’économie pulsionnelle, mais Michel Onfray déteste le mot ‘sublimation’.

    Alors le corps est réalité, le phallus pénien, le transfert placebo, l’interprétation caprice de magicien, la guérison exigée, l’abstraction du langage insensible.

    Le « pénis rabougri » des femmes n’a jamais empêché les exultations des jouissances de la femme. Les observations de la petite fille, l’éducation, la culture selon les époques et les continents, se sont appuyées sur d’autres principes que ce descriptif anatomique que Michel Onfray veut péjoratif, pour faire avec les différences des genres, des corps, des sexes, puis des fonctions symboliques rapportées aux père et mère, une discrimination valant comme différence. L’advenir femme est autrement problématique et des femmes dites phalliques s’en soutiennent aussi bien. Aussi bien des garçons se mesurent à la question du pénis malingre, et des hommes toute leur vie sont autant complexés que tout-puissants pour la même raison.

    Que la guérison soit de surcroît, selon Freud, témoigne de la lucidité de l’effet attendu comme de la limite de la proposition. Pratique de l’opération. Et Dieu le guérit – auront proclamé les médecins modestes. Ni gourou, ni chaman, ni sorcier, ni devin, ni prestidigitateur, ni magicien, ni Dieu, donc.

    Michel Onfray démystifie la pulsion, car pulsion de mort est scandaleusement mythifiée. Déniaisé, pour la peste il se vaccine, il s’automédique, mais néglige la plaie dissimulée du narcissisme.

    Les textes tâtonnant ou scandaleux ou les plus sujets à malentendus sont préférés aux textes d’élaboration d’une période à l’autre, hypothétiques, cliniques, sources de la praxis psychanalytique. Car la psychanalyse, ai je donc lu Freud, n’est pas une philosophie, ni une conception du monde.

    Je n’ai jamais jeté mes intérêts passés, mes engouements passionnés ni mes militantismes radicaux. S’ils tenaient de la lecture d’un livre, d’un auteur, d’une rencontre, de disciples de certitudes – j’en garde non pas le tout d’une vérité d’alors, mais ce pourquoi ils auront été à cette place, le vif des instants, le temps pour comprendre pour ce que cela m’apprit. Une trajectoire intellectuelle de vie recèle ses saisons, sa terre et ses ciels. Le chemin vaut au moins autant que le but. Michel Onfray va au but, déjà là, tellement évident. Il brocarde le cheminement, les piétinements, les pattes d’oie, les demi-tours, les tâtonnements, les couleurs changeantes. Qui n’a eu ses périodes figurative, bleue, rose, cubiste en passant par le communisme ? Il décompte les pas, les pages, les coups pour l’arrivée. Contre Sartre et l’inachèvement.

    L’œuvre de Freud, sa réception de son vivant, les effets et prolongements de ses hypothèses, découvertes et invention, les orientations évolutives, diverses ou démarquées – ce n’est pas Freud ?

    – Non, répond M.O. Je dis la vérité.
    – Mais tout de même Freud a écrit…
    – Non, c’est la vérité, lisez Freud.

    Tout fait est fait de discours.

    Les références bornées du Freud de telle ou telle époque, comme la praxis supervisée, les vulgarisations instrumentalisées comme le retour à Freud, les divisions d’Ecoles (exécrables) comme les dérives médiaticotélévisuelles – valent mieux comme suite du questionnement freudien et ce qu’il lègue, non qu’il clôt, que comme preuves de « l’indigence freudienne » dixit.

    Je referme le livre après ces quelques pages écrites minces et ose le dire en prétention : non-exhaustive. Michel Onfray me fait travailler, et je l’écouterai encore.

    Je sortais du livre. Je ressentais une confirmation de mon intérêt pour Freud, de mes premières lectures à la praxis. La lecture critique de « Le crépuscule d’une idole » version forcée affabulation, fait mieux que maintes explications de texte, les vaines défenses contre les détracteurs patentés ou superficiels. Niais.

    Michel Onfray m’a fait relire. Pas tout Freud.

    Je ne relis pas de Didier Eribon « Le retour à Reims » pour l’extraction du milieu et cette rage rassurée par sa réussite dans la différence. Je passe par Arthur Rimbaud, « Œdipe Roi » de Sophocle, « Les mots » de Jean-Paul Sartre, « La tempête » de William Shakespeare, « Magritte » de Bernard Noël, « La maladie humaine » de Ferdinando Camon, « Le même et l’autre » de Vincent Descombes (voir aussi « L’inconscient malgré lui »), « Le normal et le pathologique » de Georges Canguilhem, « Désorceler » de Jeanne Farret-Saada (voir aussi : « La thérapie sans le savoir »), « Le divan et les fusils », collectif sud-américain des années soixante-dix, « Le rôle de la dopamine » de Jean-Paul Tassin, Jacques Lacan « L’agressivité en psychanalyse » et « Encore », et quelques pages de Freud : « Analyse finie et analyse infinie ».

    De la littérature, du théâtre, de la poésie, de la peinture, (devrais-je réécouter les compositions musicales de Nietzsche ?) de la théorie.

    Pour un monisme, plutôt qu’un vitalisme, à travers les diversités diachroniques et synchroniques de la pensée humaine par le corps et le langage. C’est ma proposition à Michel Onfray.

    La psychanalyse est une praxis, du singulier, n’est pas une normalisation universelle par imposition de quelque médium. Si magie il y a c’est la magie du verbe en demande d’écoute, si interprétation advient, du patient, point de prestidigitation. La psychanalyse, ai je donc lu Freud dans la bonne traduction, est une praxis du singulier unique pour une morale personnelle.

    ***

    Un patient vient, entre, s’allonge, garde le silence puis dit :
    « Je pensais en venant qu’il y aurait aujourd’hui le mot magique… ». Il rit. « Mais non… non, bien sûr que non, ce n’est pas comme ça. » Il me parle, il me parle de lui, il parle. Souffrance, demande, transfert. Un fantasme, de lui à l’autre, un Maître du symptôme, sachant, soignant par le verbe asséné à effet magique accepté par caprice cynique du praticien pensant à sa carrière et sa bourse… Mais non.

    Mon oreille distraite dans l’attention flottante égale entendit magie, Onfray… mais non, ce n’est pas ça la psychanalyse. Erreur sur la praxis freudienne selon Michel Onfray. J’en revins à la parole du patient.

    jean-claude.coqus@wanadoo.fr

  2. Logeart

    Après avoir entendu le battage médiatique au sujet du livre  » Le crépuscule d’une idole », j’ai écouté les conférences de cet été sur France-Culture, et j’ai été alarmée par ce que j’ai pu deviner d’acharnement et de haine contre celui qui est reconnu comme le fondateur de la psychanalyse. A tel point que je me suis interrogée sur ce que cela pouvait bien signifier au sujet d’un certain malaise chez l’auteur de ces propos. J’ai, depuis, repris mes cours et mes souvenirs, et reconnu, à travers eux, ce qui avait fondé ma pratique et mes rencontres, invalidant pour moi la distorsion, surprenante, introduite par le discours de M. Onfray.
    Je suis heureuse de vous lire à ce sujet.

  3. Pingback: Michel Onfray, le crépuscule d'une idole : réactions « Théologie & Psychanalyse

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