Le masochisme français, par Jacques-Alain Miller

Le Point, jeudi 26 novembre 2009.

Si la main de Thierry Henry est devenue « l’affaire de tous », selon le titre d’un quotidien, c’est que les concepts fondamentaux qui organisent la vie quotidienne de tout un chacun sont concrètement mis en jeu : la justice, le destin, Dieu, le hasard, le rapport à la loi, le rapport à l’autre, la vérité, la véracité et, enfin, la gloire du nom propre, si chère au héros homérique. Ce qu’Achille a de plus précieux c’est sa réputation, sa gloire, son kleos. L’étymologie apparente ce mot grec à ce qui est entendu, un psychanalyste a donc ici son mot à dire. Thierry Henri a-t-il souillé à jamais son kleos, et accessoirement celui de son peuple ? Tout le monde a un avis. L’épisode n’est pas un « fait de jeu », c’est un psychodrame national et international, et un drame philosophique. Il y va du sens de l’existence, ce qui chatouille chacun au point exquis de son fantasme.

Quand Maradona marqua de la main au Mondial de 1986 contre l’Angleterre sans que l’arbitre intervienne, ce fut en Argentine une explosion de joie. Le but volé vengeait la guerre des Malouines. Que l’arbitre ait regardé ailleurs était le signe que Dieu était passé du côté argentin. Le sportif sut magnifiquement traduire la fierté alors éprouvée par une nation unanime en parlant de « la main de Dieu ». Un véritable « Te Deum ». Le contraste est saisissant avec la tonalité dépressive des réactions nationales à la main de Thierry Henry. Les français ont renié le privilège de peuple élu que leur conférait l’adage antique, Gesta Dei per Francos, « l’œuvre divine se réalise par les Francs ». Ils ne croient plus qu’aux règles, les mêmes pour tous. Ils sont devenus les dévots de ces formalités prescrites dont les abreuve leur administration. Ce qui fut un clin d’œil divin pour les Argentins se métamorphose chez nous en honteuse tricherie. Le Dieu des Français est désormais le Dieu de la justice distributive, c’est-à-dire l’administration divinisée : à chacun son dû, sus au privilège ! Quand dans « L’Iliade » Aphrodite aveugle Ménélas pour sauver le beau Pâris, personne ne crie : « Pouce ! C’est de la triche ! » C’est le caprice de la déesse.

Thiery Henry aurait-il manqué l’occasion de rester dans les mémoires comme un modèle de fair-play ? Les Anglais ont inventé le fair-play mais à l’usage des autres. Pendant la guerre des Malouines, les Argentins avaient laissé hors de la « zone d’exclusion », où les Britanniques avaient annoncé qu’ils se donnaient le droit de couler tout bâtiment, le « Belgrano », un croiseur à bout de souffle. Cela ne dissuada nullement Margaret Thatcher d’envoyer par le fond l’inoffensive épave flottante avec à son bord 321 jeunes martyrs. La réaction du quotidien The Sun : « Gotcha ! » (« On vous a eus! »). En revanche, à lire The Sun ces derniers jours, la main de Thierry Henry vaut crime de guerre. Bref, c’est « My country, right or wrong » (« Pour mon pays, qu’il ait tort ou raison »). Les Français, eux, sont des universalistes. Quant à Le Pen, pour qui les Allemands ont occupé la France en gentlemen, il est logique avec lui-même quand il fustige Thierry Henry. Voilà le nationalisme à la française. Le sport professionnel est devenu la poursuite de la compétition entre nations par d’autres moyens que militaires. Du fait de la globalisation des réglementations, sanitaires, industrielles, financières, on observe un rejet quasi universel de l’aléa, le désir d’éliminer une composante essentielle de l’activité humaine : la fonction du hasard. Jadis, on y voyait le doigt de Dieu. Machiavel en a laïcisé la notion en appelant « fortune » l’évènement imprévisible que l’homme d’action exploite. Napoléon voulait « des généraux qui aient de la chance ». Cette notion est aujourd’hui perdue. Nous en sommes au principe de précaution qui met l’imprévu hors la loi. La camelote des vendeurs de prévisions, de sondages ou de santé s’arrache à prix d’or. La demande de sécurité asphyxie le goût du risque. Et quand un grand foot-balleur chéri des dieux a de la chance, la planète entière se ligue pour lui donner mauvaise conscience. Eh bien, qu’on le sache, jamais une réglementation n’abolira le réel.

Propos recueillis Christophe Labbé et Olivia Recasens.

 

Advertisements

4 Commentaires

Classé dans Grain de sel

4 réponses à “Le masochisme français, par Jacques-Alain Miller

  1. Victor Rodriguez

    Attention, il y a perle « Jamais une réglementation n’abolira le réel  » @jamplus.

  2. Médias, psittacisme et indignation.

    Cette histoire n’est pas sans rappeler les savates de Brian dans La vie de Brian des Monthy Python, ou encore l’appellation “All Blacks” des rugbymen néo-zélandais : des formes qui doivent leur impressionnant succès populaire à une erreur (de transcription) massivement relayée, amplifiée, déformée… (”They are all backs” écrivait alors le reporter londonien pour signifier l’extraordinaire mobilité de l’équipe kiwie, phrase incompréhensible pour le typographe de son journal qui s’est empressé d’y ajouter un l supposé manquant…)
    C’est ainsi que, répondant à la question d’un journaliste français, Diego Maradona parlant de lui à la troisième personne a dit “(…) la main de Diego (…) qui, accent argentin + écoute journalistique flottante + narcissisme projectif sensationnaliste n’a pas tardé à devenir “La main de Dieu”…

  3. Lorsque l’on est le héros de la mère, comme Achille, alors on a ni dieu, ni maître… et là tous est permis. Il faut bien choisir son terrain de je.

  4. aubedelune

    jamplus=1, moralina=0 Quel match !!
    y goooooooooooool ! contre le moralisme et à faveur du kleos des joueurs du hasard !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s